
Tu me manqueras pour toujours comme le soleil manque aux étoiles dans les cieux du matin
Cette chanson est sans doute, avec Ride, l’une des plus émouvantes de son répertoire, avec des accents de quasi-détresse (« Kiss hard me before you go ») portés par la musique ample et solennelle d’un refrain poignant où l’on croit entendre sonner le glas. Dans sa conception, Summertime Sadness est typique de son écriture : un empilement de situations, de personnages, d’évocations.
Au vu du titre, on pourrait croire à une simple chronique de la fin d’un amour d’été entre deux jeunes femmes (on prête à Lana Del Rey une liaison avec le mannequin Jaime King). Une chronique vue par celle qui est quittée : elle demande à celle qui s’en va : « Embrasse-moi tendrement avant que tu partes », et lui rend hommage : « Je tenais à ce que tu saches que tu es la meilleure ».
À cette marque d’estime s’ajoute la permanence du désir amoureux : « je brûle de désir, je le ressens partout ». Il ne s’agit donc pas de la fin d’une simple amourette : le sentiment, l’estime et le désir demeurent. C’est de la tristesse et de la mélancolie pures et profondes, concentrées dans ce vers : « Tu me manqueras pour toujours comme le soleil manque aux étoiles dans les cieux du matin ».
Le clip de Summertime Sadness apporte un autre éclairage : il emprunte en partie des éléments au film Thelma et Louise, road trip de deux amies qui s’achève dans un vol plané au-dessus d’un ravin, sans que l’on sache si elles en réchappent. Les images du clip montrent Lana et une autre jeune femme assises côte à côte dans une voiture. On ne voit pas d’accident, mais on le devine par une vue plongeante sur un ravin puis un nuage de poussière. Une belle image sépia, délicate, rapproche leurs deux visages dans un regard triste, tendre, amoureux ; d’autres plans évoquent leur jeunesse commune. De manière récurrente, on voit tantôt son amie, tantôt Lana Del Rey, sur un pont ou au bord d’un précipice, chacune sautant dans le vide… Puis l’on retrouve LDR marchant sur une route, seule survivante de leur histoire amicale et intime.

Un autre passage de la chanson comporte une évocation qui renverrait à Lana Del Rey elle-même : la conscience du risque qu’une embardée en voiture conduise à la mort : « Filant le long de la côte à 160, il est à mes côtés mon merveilleux bad boy, je sais que si je devais partir, je mourrais heureuse ce soir ».
À J.-D. Beauvallet, elle confie : « À 18 ans, je conduisais comme une dingue, je partais en virée sans dormir des jours et des nuits, j’étais plus libre, je me souciais peu des conséquences ». On peut donc penser que les deux amies avaient des comportements à risque qu’elles partageaient (alcool, drogue, vitesse…), qu’elles savaient que la mort était une issue possible et que, finalement, seule l’amie de Lana Del Rey y a laissé la vie. C’est pourquoi certains exégètes estiment que Summertime Sadness est aussi une chanson sur le suicide ou sur les comportements suicidaires (cf. Laszlo, Lana Del Rey, Hollywood Sadcore).
Un chroniqueur américain avance que certains vers de Summertime Sadness proviendraient « d’un texte écrit par Lana Del Rey pour les obsèques de sa meilleure amie, morte dans un accident de voiture à l’époque où elles étaient à l’université ». La demande symbolique « Embrasse-moi tendrement avant que tu partes » et l’hommage : « Je tenais à ce que tu saches que tu es la meilleure », ressemblent en effet, avec des accents déchirants, à des phrases d’adieu prononcées devant un cercueil, lors d’un ultime au revoir. Aux obsèques de son amie, elle aurait renoncé à lire ce texte avant d’en faire, plus tard, la base de cette chanson.
Patti Smith & Summertime Sadness
Patti Smith a vu dans Summertime Sadness un texte sur le deuil. Elle a connu son lot de drames : en quelques années, de nombreuses disparitions, son mari, notamment, emporté par la maladie; son frère, par la drogue; des musiciens de son groupe, et quantité d’amis. Elle a souvent montré qu’elle tentait de surmonter ces deuils en perpétuant activement le lien avec les êtres disparus, comme s’ils vivaient encore à travers sa propre vie et par le souvenir qu’elle entretient de la leur.
Cela explique que, dès 2014, Patti Smith ait repris Summertime Sadness sur scène, comme si la chanter en public relevait d’une cérémonie où elle adresse un nouvel au revoir à ses proches disparus. Dans l’un de ces concerts, à Nîmes en 2024, elle l’interprète dans une attitude très recueillie, presque au bord des larmes par moments, avant d’embarquer le public dans une communion qui tient de la berceuse, consolante, réconfortante (cf. le clip sur YouTube).

Les paroles « plus rien ne m’effraie désormais » et « si je devais partir, je mourrais heureuse ce soir » peuvent alors se comprendre comme une forme d’apaisement trouvé longtemps après le deuil, ou comme un fardeau rendu moins lourd par le partage avec ceux qui reprennent en chœur :
« Kiss me hard before you go, summertime sadness… ».
Comme avec David Lynch, on peut percevoir, au-delà de cette seule chanson, une parenté entre Patti Smith et Lana Del Rey. De même que Patti Smith va se recueillir sur la tombe de Rimbaud, de Jim Morrison et d’autres artistes qu’elle vénère, Lana Del Rey est allée se baigner dans la rivière où s’est noyé Jeff Buckley, l’une des figures qu’elle admirait le plus. Elle a ainsi déclaré que les dernières chansons de Jeff Buckley seraient « une excellente musique pour le jour où je quitterai la terre. »

… à suivre
Si vous n’avez pas la patience d’attendre le prochain épisode, vous pouvez télécharger le livre entier ici.
