
L’interprétation de cette chanson paraît, à première écoute, moins complexe que celle d’autres morceaux. Elle dit le désenchantement né d’une relation qui s’achève, l’amoureux refusant de s’investir autrement que dans les sorties entre amis et les divertissements : « On saute dans ta voiture de course » … « Tu ouvres une bière et tu me dis : viens par-là jouer aux jeux vidéo » ; « On s’embrasse dans la nuit noire, tu joues au billard et aux fléchettes, aux jeux vidéo » ou encore : « On regarde tous nos amis tomber, en entrant et sortant de chez le vieux Paul, voilà comment je m’amuse : en jouant à des jeux vidéo ».
Elle relance sans cesse son petit ami et lui dit combien elle l’aime : « Pour moi tu es le meilleur » ; « Le paradis sur terre existe quand tu es avec moi ». Elle évoque aussi quelques instants heureux : « On se balance dans le jardin, on saute dans ta voiture de course, tu siffles mon nom » … Elle fait tout pour capter l’attention de son amoureux : « J’ai mis sa robe d’été préférée, il me regarde me déshabiller » ;
« Tout ce que je fais, c’est pour toi » ; « Dis-moi ce que tu veux faire, on m’a dit que tu aimes les filles libérées, est-ce que c’est vrai ? C’est encore mieux que ce que je pensais ».
Bilan : un constat d’échec que Lana Del Rey, dans une interview, nuance en l’attribuant à la routine qui s’était installée dans leur relation, tout en précisant que la chanson est aussi « un hommage » à cet homme. Elle n’exprime aucune rancune, ne dénigre pas ; elle dit simplement, avec tristesse, qu’il n’y avait plus rien à attendre. La mélodie épouse cette tristesse avec une emphase mesurée et une certaine douceur.

Dans ses entretiens, elle s’inclut d’ailleurs dans l’échec : leur mode de vie (jeux vidéo, sorties en boîte, alcool…) l’amusait au début, mais ne lui suffisait plus ensuite. Mais, comme rien n’est simple avec Lana Del Rey, elle a aussi déclaré, tel un aveu d’agent double : « Le couplet parle de la façon dont les choses se passaient avec une personne et le refrain de la façon dont je souhaitais qu’elles se passent avec une autre personne à laquelle j’ai pensé pendant longtemps ». C’est donc à cette autre personne que s’adressent ces mots et cette situation fantasmée : « Le paradis sur terre existe quand tu es avec moi » ; « Tout ce que
je fais, c’est pour toi » ; « Dis-moi ce que tu veux faire, on m’a dit que tu aimes les filles libérées, est-ce que c’est vrai ? C’est encore mieux que ce que je pensais ». Et, de fait, dans ce refrain, les intonations deviennent nettement plus sensuelles et suggestives, notamment dans ces deux vers : « I heard that you like the bad girls, honey is that true », puis : « Only worth living if somebody is loving you, baby now you do ». Video Games est ainsi emblématique des chansons de Lana Del Rey : deux évocations se juxtaposent, l’une de faits réels, l’autre de fantasmes, à l’insu de l’auditeur qui croit n’entendre qu’un seul récit.

Je crois au pays qu’a été l’Amérique
Une grande partie de l’œuvre de Lana Del Rey est traversée par le désenchantement et l’impasse nés de ce qu’est devenue l’Amérique après les années 1950. « Je crois au pays qu’a été l’Amérique » affirme-t-elle dans le monologue qui ouvre le clip de Ride. Le constat que le rêve américain est mort, ou qu’il ne se résume plus qu’à l’argent et à l’apparence, revient régulièrement, comme s’il n’y avait plus rien à attendre de la société ; ainsi « l’opulence est la fin » dans Body Electric. En bonne Américaine, elle enfonce le clou en convoquant la religion et les armes dans Cruel World : « Got your Bible, got your gun ». Libération estime que dans Norman Fucking Rockwell !, son sixième album, elle suggère que « les incendies qui ravagent la Californie et Los Angeles (…) sont symboliques du sombrage des États-Unis en général ». Un peu comme Springsteen à l’époque de Born in the USA, elle semble dire que son pays n’est plus digne de l’Americana Dream et de ses valeurs. Elle idéalise peut-être une Amérique qu’elle n’a pas connue ; en tout cas, elle en désire une autre que celle d’aujourd’hui. C’est ce qu’on entend dans Cola : « je m’endors dans le drapeau américain », et ce que prolonge la mise en scène de l’assassinat de Kennedy dans la chanson et le clip de National Anthem (voir plus loin). Après l’élection de Trump, elle a cependant décidé de ne plus utiliser le drapeau américain dans ses visuels.
Video Games illustre ce constat : les jeux vidéo sont le symbole du repli sur soi, de la superficialité et d’une absence d’espoir. Cette absence affleure aussi, par un jeu de double sens, dans une autre chanson d’amour, Tomorrow Never Came, lorsqu’elle cite Dylan : « Lay Lady Lay » (Allongez-vous madame, allongez-vous) avant de poursuivre : « je t’ai attendu là où tu m’as dit d’attendre, en ville sur un banc du
parc, sous la pluie torrentielle, car je t’ai adoré… tu disais venir ici le lendemain mais lendemain n’est jamais venu, lendemain n’est jamais venu ». Comme dans le titre de la chanson, elle ne dit pas : tu n’es jamais venu, mais : « lendemain n’est jamais venu ».

Le thème revient encore dans The Greatest. Dans ce pays qui se croit « le plus grand », elle convoque les Beach Boys, emblèmes d’une Amérique révolue :
« Danser avec toi me manque plus que tout, le bar où venaient les Beach Boys me manque, le dernier arrêt de Dennis avant Kokomo » (Dennis Wilson était l’un des chanteurs des Beach Boys et, dans l’une de leurs chansons, Kokomo est le nom d’une île caribéenne fictive où s’enfuit un couple d’amoureux).
Cette double déception, amoureuse et vis-à-vis de l’Amérique, fait écho aux films de David Lynch qu’elle cite de manière à peine voilée dans plusieurs chansons, et explicitement dans l’une d’elles : Blue Velvet. « Je me sens chez moi dans les films de David Lynch ».
La lenteur du rythme de la plupart de ses chansons rappelle d’ailleurs les musiques d’Angelo Badalamenti, compositeur de Blue Velvet, Twin Peaks, Mulholland Drive, Sailor & Lula… David Lynch lui-même reconnaît cette parenté d’atmosphère et de vison de l’Amérique. Au début des années 2020, pendant le Covid, il publiait chaque jour sur YouTube une courte vidéo, une sorte de bulletin météo, où, parfois, il livrait aussi
son état d’esprit. Dans celle du 2 décembre 2021 (à voir sur YouTube), après avoir dit qu’un brouillard épais recouvrait Los Angeles et donné la température extérieure, il ajoute :
« Aujourd’hui, j’ai pensé à Lana Del Rey et à sa chanson Video Games sortie en 2011 ».
En citant cette date anniversaire, il signale à sa manière l’importance qu’il accorde à ce morceau et, plus largement, à l’œuvre de Lana Del Rey.
Pour Philosophie Magazine, chaque chanson est « une prière mélancolique, un fragment de film perdu entre deux époques… Lana Del Rey a l’obsession mélancolique pour un passé proche mais révolu, celui de
l’American dream, de Hollywood, des années 1950, dont le fantôme hante une Amérique un peu fanée (…). Elle convoque les fifties et les sixties, les icônes oubliées, les paysages mentaux d’une Amérique rêvée (…). Images, mélodies, atmosphères, cette panoplie équilibre subtilement le trash désinvolte, le tragique désabusé et le romantisme flamboyant ».
Pour Numéro (Éditions de la Variation) : « Sa voix flotte comme une cigarette au bord des lèvres. Sa diction frôle l’art de l’effacement ». Et pour J-D. Beauvallet : « Elle a imposé une retenue illimitée, une douceur où reste possible la tempête (…).
C’est pour cette raison, pour cette réserve prodigieuse de grandeur utilisée avec une humble parcimonie, qu’elle vénère autant Jeff Buckley ».
… à suivre
Si vous n’avez pas la patience d’attendre le prochain épisode, vous pouvez télécharger le livre entier ici.
