Tel un héros de BD, il s’était inventé un personnage, pilote de la mythique Ferrari Testarossa perdant la vie dans une embardée incontrôlée… Et qui réapparaît dix ans plus tard en zombie. La réalité s’est avérée tristement ordinaire : le 28 juillet 2026, Vincent Belorgey, alias Kavinsly, 51 ans, est trouvé sans vie à son domicile, probablement victime d’un AVC.
Le grand public l’avait découvert lors du concert de clôture des J.O. de Paris en 2024. Dans la nuit bleu métallisé du Stade de France, lunettes noires et pupilles rouges, avec Angèle et Phoenix comme partenaires d’un soir, il avait donné une interprétation spectaculaire de sa chanson Nightcall. Les accros des dancefloors, eux, le connaissaient depuis plus de quinze ans : c’est en 2010 que ce DJ parisien avait écrit et composé Nightcall avec son ami Sébastien Tellier et Guy-Manuel de Homem Christo, l’un des deux Daft Punk. Un morceau mondialisé l’année suivante par la B.O. du thriller Drive, avec Ryan Gosling. Et qui a généré ensuite nombreuses reprises, souvent insignifiantes.
Dans les méandres d’une mélodie entêtante, ce mini conte d’outre-tombe, d’une rare concision (deux courtes strophes répétées ad
libitum), évoque le retour sur terre du pilote zombie. D’une cabine téléphonique (on entend les pièces de monnaie dégringoler dans l’appareil), il appelle en pleine nuit (night call), d’une voix métallique et rauque, la dernière femme qu’il a connue. Il lui propose de revenir sur ce qui s’est mal passé entre eux, comme s’il voulait reprendre leur relation :
Je t’appelle cette nuit pour te dire comment je suis. Je vais te conduire à travers la nuit en bas des collines. Je vais te dire quelque chose que tu n’as pas envie d’entendre. Je vais te montrer les côtés sombres, mais tu n’as rien à craindre.
La femme semble gênée. D’une voix fine contrastant avec celle du zombie, elle décline la proposition :
Il y a quelque chose en toi, c’est dur à expliquer… Les gens parlent de toi, mon garçon, mais tu es toujours le même .
Et c’est tout !
LONDON GRAMMAR
Les Anglais de London Grammar ont repris Nightcall sur If You Wait, leur premier album paru en 2013. Leur adaptation est une véritable transformation signée de la chanteuse Hannah Reid, leader du groupe. En chantant les paroles de l’homme et celles de la femme, elle efface le retour du zombie et déplace le sens : le retour d’un mauvais garçon désirant renouer une relation devient le drame d’une séparation sans que le mauvais rôle soit attribué à un membre du couple plutôt qu’à un autre. Sans la voix robotique du zombie, l’atmosphère est moins pesante, mais reste tendue et grave. A l’opposé des nappes synthétiques de la version originale, les notes du piano de London Grammar, tout en délicatesse, forment un écrin aéré pour la voix d’Hannah Reid. Une voix ample de mezzo-soprano qui s’emplit de tristesse puis s’envole dans des accents déchirants.

La vidéo de Nightcall par London Grammar illustre ce détournement de sens : elle ne met pas en scène l’appel téléphonique mais la rupture elle-même et la solitude qui la suit.
Un lent travelling filme une fresque en quelques tableaux d’une émouvante sobriété. Dans la pénombre nocturne apparaît une jeune fille assise sur une balançoire, immobile, comme figée. Non loin d’elle, une voiture avec les phares encore allumés et une porte grande ouverte, comme si la jeune fille et le jeune homme qui apparaît ensuite, immobile lui aussi, venaient d’en sortir à la suite d’une ultime dispute. Et se trouvent, déjà séparés, chacun prostré dans sa solitude.
Puis la caméra s’approche d’une caravane et, par la fenêtre, zoome à l’intérieur où l’on voit une jeune femme seule, immobile et pensive (une mise en scène typique d’un tableau d’Edward Hopper). Cette jeune femme apparaît plus âgée que celle de la balançoire, mais c’est la même personne.

Par cet écart d’âge et par la balançoire, symbole de l’enfance, Hannah Reid nous dit sans doute que la version de Nightcall par London Grammar ne raconte pas seulement la fin d’une histoire d’amour, c’est aussi la fin de l’innocence, la fin des rêves romantiques de l’enfance et de l’adolescence.

A côté de la caravane, des personnages, sans doute des proches du couple, sont groupés autour d’un brasero, comme quand on se rassemble à la suite d’un drame ou d’obsèques. Près du feu lui aussi mais à l’écart des autres, le jeune homme est abattu, tête baissée, le feu pouvant symboliser pour lui l’amour qui s’est brûlé.

Puis le travelling revient au centre de la fresque, s’attarde sur les musiciens et sur le chant dramatique d’Hannah Reid… quand au loin apparaissent, sous un ciel noir, des chevaux aux robes foncées ou blanches, proches les uns des autres, nerveux à l’approche l’orage, un orage symbole de l’ultime dispute du couple. Dans un magnifique élan, ils s’enfoncent au galop dans la nuit noire. Tout est fini.

La vidéo aurait pu s’achever ainsi. Mais la caméra repasse devant la caravane et s’arrête là où se trouvait le feu. Seuls restent les musiciens et Hanna Reid qui chante deux fois encore
I give you a nightcall… I give you a nightcall…
comme si elle ne voulait pas croire que leur amour soit définitivement brisé.
