Fernandel, le coquin de ces dames

Si l’on vous demandait tout à trac – voilà bien une expression qui a eu son retour d’âge – quel acteur d’avant et d’après-guerre, disons dont la carrière s’étend de 1931 à 1970, a souvent été confronté à des dames peu vêtues ou à des marivaudages poussés, je suis sûr que vous ne seriez pas beaucoup à vous précipiter sur vos buzzers. Alors, vous donnez votre langue au chat ?

Et si je vous affirmais qu’il s’agit de Fernandel, interprète de tant de comédies familiales, vous en seriez babas. « Ce ne sont que quelques pattes, s’excuserait l’incarnation de Don Camillo, quelques pattes en l’air. »

Et son dieu lui répondrait avec la voix de Jean Debucourt : « Oui mais n’oublie pas ces croupions qui gigotent et ces nichons qu’on déballe. »

Alors Fernandel, lui qui endossa le costume du « Couturier de ces dames », aurait été au cinéma le coquin de ces dames ? Branché cul, fan des chichourles, le Fernand ? Regardons de plus près quelques-uns de ses films et vous allez voir qu’il n’en était pas très loin.

Fernandel ?

Toute une époque ! Il faudrait d’ailleurs revenir un peu sur la personnalité de Fernandel. L’Histoire et la mémoire cinéphile ont surtout gardé du comique l’image d’un amoureux naïf. Mais, dans une série de films grand public, l’acteur incarne souvent un gars à la redresse, qui n’a pas peur de flirter avec les dames et qui, loin s’en faut, n’est surtout pas effarouché par elles. Faisons un petit bond dans le temps. Que Fernandel soit ou pas sensible au charme féminin d’ailleurs importe peu. Beaucoup de ses films des années 30 ont la sexualité pour thème principal. Une sexualité qui ne s’embarrasse pas de principes ni s’emberlificote dans la moralité. Des films où séduction et sexualité ne sont pas prises au sérieux.

Carnet de Bal avec Fernandel

Laissons de côté « Un carnet de bal » (1937), film à sketches de Julien Duvivier, dans lequel une femme (Marie Bell) retrouve le carnet de bal de sa jeunesse et part à la recherche des danseurs de ses 16 ans. Fernandel est de ceux-là mais c’est Louis Jouvet qui, devenu patron d’un cabaret, est entouré de girls aux seins nus. Sur ce coup-là, Fernand est innocent, votre Honneur.

Louis Jouvet dans Carnet de Bal

Rosier

Les années trente ne manquent pas de sujets graveleux. Dans « Le Rosier de Madame Husson » (1931, Bernard-Deschamps), adaptation d’une nouvelle de Maupassant, Fernandel campe Isidore, un puceau à qui l’on va remettre le titre de rosier, faute de rosières dans le village. La rosière étant, bien entendu, une vierge pure. Le pauvre Isidore va déclencher la convoitise de toutes les dames du patelin. Avec l’argent gagné grâce à cette nomination, et l’alcool aidant, le jeune homme part s’encanailler à Paris dans un lieu de débauche où il perdra, précisent Raymond Chirat et Maurice Bessy dans leur « Histoire du cinéma français », « ses lis, ses roses et sa réputation ». Quand une femme parviendra enfin à ses fins (ses faims aussi), Fernandel pourra chanter « Maintenant je sais ce que c’est ». Pour conclure : « Je vais recommencer. » Reprenons la notule de Chirat et Bessy : « À Valenciennes, ce film fit l’objet d’un procès intenté par l’Association des familles nombreuses et la Fédération catholique (…). À Liège, il fut saisi. » On rigolait pas avec les comédies, à l’époque.

Folies

En 1934, pour « Une nuit de folies » de Maurice Cammage, Fernandel est barman dans un cabaret. Dont le plus charmant numéro est celui de Colette Andris, « la plus nue des danseuses » nous prévient le générique. Et effectivement, son passage à l’écran nous le prouve, elle est très nue. La même année, Fernand est garçon d’étage dans « L’hôtel du Libre-Échange » de Marc Allégret. Dans ce chassé-croisé adapté de Feydeau par Jacques Prévert, les portes claquent et l’on passe aisément d’une chambre à l’autre. Ça tombe bien, dans l’une d’entre elles, une dame apparaît seins nus. Mais c’est au côté de Pierre Larquey et non de Fernandel. Ouf, l’honneur est encore à peu près sauf.

Fernandel Hotel du Libre Echange

On ne va pas trop entrer dans le détail mais Fernandel enchaîne alors une série de comiques troupiers, ces comédies lourdingues où des bidasses cherchent à séduire le moindre jupon qui passe à leur portée. Citons « Le Cavalier Lafleur », « La garnison amoureuse », « Ferdinand le noceur » ou « Les Dégourdis de la onzième ». Dans ce film de Christian-Jaque (1937), le colonel du régiment a une sœur vieille fille, la délicieuse Pauline Carton, qui se targue d’être dramaturge. Elle a écrit un drame, la bien nommée « Orgie romaine », qu’elle veut faire jouer aux hommes de troupe et à une aguichante semi-mondaine (Ginette Leclerc). Dans une séquence onirique, Fernandel se rêve éventé par de belles esclaves dévêtues.

Honorin

Cette même année, toujours sous la direction de Christian-Jaque, Fernandel, dans le rôle d’Honorin, va traîner à la cour de François 1er. Un coup sur la tête et, hop, il se retrouve à la Renaissance pour tomber amoureux de la belle — et volage — Ferronnière (Mona Goya). Fernandel tombe d’ailleurs à pic : la Ferronnière a un amant, qui n’est autre que le Roy de France (Aimé Simon-Girard), un amant que son mari, Ferron (Henri Bosc), a vu sortir de chez sa femme au petit matin. Ferron enrage : il ne peut plus, dit-il, passer sous une porte sans baisser la tête, de peur d’accrocher au passage ses cornes. Honorin se fait donc passer pour le frère de la Ferronnière, de retour de voyage. C’est lui qui a quitté la chambre de sa sœur pour rejoindre son hôtel. Le cocu n’est pas dupe et provoque son soi-disant beau-frère en le poussant à subir le jugement de Dieu. Honorin vainc Ferron, il subit même plus tard avec succès le supplice de la chèvre et la Ferronnière se laisse subjuguer par ce curieux homme qui se promène partout avec son Larousse et connaît le futur de chacun des nobles de la cour. Mais la jolie dame aime vite et se lasse tout aussi vite. Elle énumère à Honorin la liste de ses amants et compte en jours ses amours. Quand Honorin revient à la vie réelle, il a déjà fait son choix. À une vie banale, il préfère quinze jours de bonheur dans les draps de sa Ferronnière et demande qu’on le renvoie immédiatement vers les châteaux de la Loire.

Fernandel & Duvalles

Tricoche et Cacolet (Fernandel et Duvallès), qui donnent leurs noms au film de 1938 de Pierre Colombier, sont deux détectives privés. Autour d’eux grenouillent la femme d’un banquier (Elvire Popesco) et un duc un peu niais amoureux d’elle (Jean Weber). Elvire vient de fuir le domicile conjugal avec ce duc auquel elle ne veut pas céder. Les deux se rendent à l’agence de détective tenue par nos deux héros. « Sentez comme mon cœur bat », lance Elvire Popesco au duc. Ce dernier lui pose la main sur le sein : « En effet, je le sens. » Elvire s’agace : « Je vous parle du cœur, pas de l’accessoire. » « Est-ce ma faute, répond le duc, si l’un est sur l’autre ? » On ne saurait être plus juste. Ce gag sera repris dans « Primo amore » (1978, « Dernier amour ») de Dino Risi. Cette fois, c’est Ornella Muti qui demande à Ugo Tognazzi de sentir combien son cœur bat vite. La main s’attarde, un peu trop au goût de la jeune femme. « Ce n’est pas de ma faute, répond Tognazzi, si le cœur est sous le nichon ! » C’est plus cru mais l’idée est la même.

« Tricoche et Cacolet » est un exemple de cette liberté de ton des années trente. On a vu que le couple en fuite (Elvire et le duc) se réfugie à l’agence de détectives. Voulant les cacher, Fernandel leur demande de se déshabiller. Le duc s’insurge, croyant que le détective ne s’adresse qu’à la femme puis, lorsqu’il comprend son erreur, il lâche, d’un ton ravi : « Oui, vous avez raison, déshabillons-nous tous les deux et profitons de cet instant de bonheur ». Fernandel le regarde d’un air vraiment choqué : « Alors vous, vous êtes porté sur la gaudriole ! » Et c’est un fait : le cinoche d’alors est porté sur la gaudriole. Toujours dans ce même film, on trouve un personnage de riche Turc, Oscar Pacha, joué par Sylvio de Pedrelli. « En France, assure-t-il, tous les maris trompent leurs femmes. » Pour ne pas le contredire, on s’apercevra, chemin faisant, que le banquier Saturnin Fabre a lui-même une maîtresse, chanteuse de revue (Ginette Leclerc). La voyant pour la première fois dans son costume de scène, une jambe hautement dénudée, Fernandel détourne le regard. Quand elle lui en demande la raison, Ginette Leclerc obtient cette réponse : « Je craignais une ophtalmie ». Plus tard le comique, grimé en vieille dame, se fera passer pour la maman de la chanteuse, l’étreindra très fort jusqu’au baiser final sur la bouche. Laquelle chanteuse ne s’embarrasse pas de morale puisque, poussée par son amant le banquier dans les bras du riche Pacha pour lui obtenir un contrat en or, elle se laissera en même temps caresser le bras et l’épaule par Oscar tout en faisant du gringue à Fernandel.

Fric

Fric-Frac (1939, Maurice Lehmann) s’amuse des détails du corps féminin. Fernandel est un gentil comptable qui, sortant du Vel’d’Hiv, rencontre Arletty et Michel Simon. La première lui tape dans l’œil et les deux l’amusent par leur parler argotique. Le dimanche, ils partent tous pour une balade en vélo. Arletty est allongée sur l’herbe, Fernandel à ses côtés et Michel Simon les surveille sans en avoir l’air : dame, c’est qu’Arletty est la poule de son copain, actuellement pensionnaire d’une prison.

D’abord, c’est un insecte qui se glisse sous le chemisier de la jeune femme. Fernandel vole à son secours. « Moi, minaude Arletty, je suis chatouilleuse mais vous ne devinerez jamais d’où. » Fernandel cherche, propose des endroits du corps d’Arletty, mais ne trouve pas. Michel Simon décide de le mettre sur la piste. « Ses doudounes ! » Évidemment, Fernandel ne connaît pas la signification du mot mais l’on comprend que s’il avait été plus téméraire, il aurait pu se permettre de caresser les seins d’Arletty.

Raphaël

Toujours en 1939, Fernandel retrouve Christian-Jaque pour « Raphaël le tatoué ». Trop timide et parce qu’on le menace d’être licencié (son patron l’a surpris en train de s’amuser avec une fille dans une fête foraine alors qu’il était censé travailler comme gardien de nuit), Modeste s’invente un frère jumeau à l’opposé de sa personnalité, Raphaël. Un dur, un vrai, un tatoué. Le plus amusant étant que, dans une des attraction de la fête où Fernandel et Monique Rolland glissent sur un toboggan, on voit très bien la main du timide Modeste saisir le sein de Monique pour lui éviter de se faire mal. De même, remarquait Victor Hugo, que Napoléon perçait déjà sous Bonaparte, on voit bien qu’ici c’est Raphaël qui dicte déjà ses gestes à Modeste.

Françoise Arnoul les seins à l'air

Les scénarios dans lesquels joue le populaire acteur s’assagissent. Il faudrait encore citer, en 1946, « Cœur de coq » de Maurice Cloche, dans lequel un timide (Fernandel, qui d’autre) se fait greffer le cœur du volatile et se met à voler de conquête en conquête. En 1950, il est « Boniface somnambule » de Maurice Labro. Dans ce film, qui est la suite de « L’Héroïque Monsieur Boniface », Fernandel est, ce n’est pas une surprise, somnambule. Ce qui le fait se retrouver dans un lit, entre Louis de Funès et Leila Lampi, qui hurle en s’en apercevant. Dans la panique, cette dame a oublié de se couvrir la poitrine, c’est bête. En 1952, dans Le « Fruit défendu » d’Henri Verneuil, tiré de Simenon, Fernandel est un médecin marié qui s’éprend de la jeune Françoise Arnoul. Qui, dans une jolie séquence, dévoilera l’un de ses fruits défendus.

Françoise Arnoul a de jolis poumons

Verneuil

Fernandel dans Le Mouton a 5 Pattes

Verneuil, qui n’est pas avare des charmes de ses interprètes féminines, offre un cadeau à Fernandel deux ans plus tard, en 1954, avec le film à sketches « Le Mouton à cinq pattes ». Pour une histoire d’héritage, le cinéaste nous présente une famille tuyau de poêle dont tous les membres sont incarnés par Fernandel. L’esthéticien, son métier le veut, est entouré de femmes nues. On en voit qui se baladent dans les couloirs vêtues d’une seule petite culotte. D’autres qui se font masser dans le plus simple appareil. Une autre enfin qui, allongée sur le dos, les bras levés au-dessus de la tête et des lunettes de soleil sur le nez, se bronze aux UV. Ah oui, j’oubliais, les lunettes de soleil sont la seule chose qu’elle porte. Un membre de la famille est un vieux loup de mer qui se livre, sur son bateau, à des parties de poker endiablées sous les yeux d’une jolie Tahitienne vêtue, pour le buste, d’un aussi joli collier. Seulement d’un joli collier. Et la caméra de Verneuil, qui fait semblant de s’intéresser à la partie de cartes et à la mouche qui gêne les joueurs, s’attarde beaucoup sur cette jeune personne.

Couturier

En 1956, devant la caméra de Jean Boyer, Fernandel est « Le couturier de ces dames ». « C’est qu’il est coureur mon Fernand », assure à propos de son mari la directrice d’une maison de couture (Suzy Delair) à sa cliente qui lui demande si ledit époux, tailleur pour hommes, ne pourrait l’aider dans son travail. Dans le plan suivant, Fernandel façonne le complet d’un monsieur bedonnant (Raymond Bour), tout en faisant le joli cœur auprès de la dame de ce dernier. Il s’occupe beaucoup plus de la femme de son client que du client lui-même. Elle lui parle du tailleur qu’elle porte et Fernandel, la main enveloppante, lui donne son point de vue de couturier : il faudrait le reprendre ici, le couper un peu plus là. Pas de doute : sa main est passée sur le sein de la dame. Son chef (André Bervil) se plaint d’ailleurs de « sa sexualité débordante » et Suzy Delair, un peu plus tard, le traitera de Sardanapale.

Grâce à un héritage impromptu, Fernandel ouvrira, sans que son épouse s’en doute, une maison de couture pour dames. Pour mieux s’approcher de ses modèles, il arbore des airs maniérés et joue l’homosexuel. L’une d’elles (Françoise Fabian), qu’il amènera dîner au restaurant, n’en reviendra pas quand il l’embrassera dans le cou. Et deviendra sa maîtresse.

Dans ces comédies, l’adultère n’est jamais dramatique et surtout pas à prendre au sérieux. Ainsi, lorsque Suzy Delair débarque dans la maison de couture et s’aperçoit que son mari a une maîtresse, elle se laisse séduire par un vieux baron (Robert Pizani). Les deux couples se retrouvent face à face au restaurant et chacun des conjoints rivalise d’embrassades pour rendre l’autre jaloux. Finalement, par bravade, Delair comme Fernandel décident de finir la nuit à l’hôtel (le Ritz contre le George V) avec leurs nouvelles conquêtes. Ils se retrouvent chez eux pour faire leurs valises respectives et finissent dans les bras l’un de l’autre… tandis que Françoise Fabian, lasse d’attendre dans son taxi, grimpe dans la voiture du baron et part avec lui.

Don Fernandel

N’insistons pas sur « Don Juan » (1956, John Berry), dont Fernandel n’est que le valet qui, ayant échangé ses vêtements avec ceux de son maître, se fait poursuivre par toutes les señoras de Tolède. Attardons nous plutôt sur « Le Chômeur de Clochemerle » (1957) de Jean Boyer, dans lequel Fernandel, qui a une maîtresse (Ginette Leclerc), se met à s’approcher d’un peu trop près d’une veuve (Maria Mauban). Le coup d’éclat survient lorsque l’opulente Ginette met au défi Maria de la supplanter. Elle défait son corsage et, exhibant deux seins qu’on ne pourra décemment pas critiquer, brave son adversaire en disant « Quand on les a comme moi, on les montre ».

Ginette Leclerc

Cette bonne action mettra un terme à la galéjade. Les scénarios se calment et Fernandel, grande vedette populaire et familiale, ne se risquera plus à de telles grivoiseries. Pourtant, tout au long de sa belle carrière, il en aura connu, des draps de toile molle lui chatouillant les guiboles. Et Félicie aussi.

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