Voulez-vous danser grand-mère ?

Ma grand-mère n’était pas chanteuse, ni actrice ni écrivain.
Elle ne connaissait pas internet, ignorait tout des réseaux sociaux, ne parlait pas un mot d’anglais.
Elle avait quand même la télé et sa série préférée est allemande et s’intitule « Rex » ; je la soupçonne d’avoir été secrètement amoureuse de l’inspecteur Derrick dont elle suivait régulièrement les aventures entre deux ronflements, confortablement installée dans son vieux canapé vert.

Elle lisait. En témoignent les quelques livres retrouvés sur les étagères de sa bibliothèque. On y trouve pêle-mêle les recettes miracles de Rika Zaraï, la biographie de Michel Drucker côtoyant un Stephen King ou, comble de la surprise, « La philosophie dans le boudoir » de Sade et « Flora la belle romaine », romans pornographiques par excellence. J’ignore si elle a lu ces deux romans et s’ils lui ont fait de l’effet. Moi, je me souviens de les avoir souvent feuilletés quand elle avait le dos tourné, cachée sous mes draps, et je leur dois mes premiers orgasmes d’adolescente.

Fosse Casimir-Perier Somain

Elle avait de l’humour : elle nommait son déambulateur « ma limousine » et traitait les mecs de son âge (plus de 90 ans) de « vieux coucous ».
Elle n’était pas grande, tout comme sa vie. Une petite vie mais un grand cœur. Les enfants l’aimaient, les animaux l’adoraient, et elle le leur rendait bien. Rien n’était perdu avec elle, jusqu’aux miettes de pains ramassées sur la table de la cuisine qui régalaient les piafs de sa cour.
Elle a connu deux passions dans sa dure existence : son mari, décédé trop tôt alors qu’elle n’avait que 47 ans… et la musique.

Née en 1926 dans la petite ville de Somain dans le Nord, fille de mineur, elle me racontait souvent la surprise qu’elle éprouvait enfant quand elle voyait son père rentrer de la mine, le visage noircit par le charbon. Ses parents n’étaient pas riches, mais ils s’aimaient.
A cette époque, pour oublier cette dure vie de chtis, il y avait les bals… et l’accordéon.

Yvette et André

Outre nos soirées télévisées devant le jeu Intervilles – j’entends encore son rire à chaque coup de corne que donnait la vachette au cul des joueurs – le tirage du loto ou encore Angélique Marquise des Anges avec le beau Robert Hossein et sa joue balafrée, il y avait aussi les émissions musicales avec, entre autres, la Chance aux Chansons et notre Pascal national « Il est où Tintin, il est où ? ».

Ma grand-mère adorait particulièrement les accordéonistes qui lui rappelaient les bons moments passés auprès de sa famille.

Moi, petite, j’observais avec étonnement Yvette Horner, sa choucroute orange sur la tête et ses tenues extravagantes signées Jean-Paul Gaultier. Et son maquillage ! Bon sang, quelle allure !

André Verchuren à l'accordéon

Il y avait aussi l’un de ses musiciens préférés, j’ai nommé André Verchuren : un sacré caractère l’André ! Accordéoniste depuis l’âge de 4 ans, il remporte à 16 ans le concours international d’accordéon de Soignies ; résistant pendant la seconde guerre mondiale, ces salauds de nazis l’arrêtent, le torturent puis l’envoient au camp de Dachau où il sera affecté au travail des fours crématoires. Il y restera 13 mois. Cela ne l’empêchera pas ensuite de connaitre une formidable carrière artistique, même s’il mettra plusieurs années à retrouver l’agilité de ses doigts !

Ce qui me fascine chez ce type, outre qu’il est admirablement doué pour jouer de l’accordéon, ce sont ses cheveux : il les gardera noirs jusqu’à ses 92 ans, année de sa mort. J’ai observé le même phénomène chez Dick Rivers. En même temps, on s’en fout, mais les hommes obnubilés par la chasse au cheveu blanc, ben, ça existe, la preuve, voilà !

Le show

Yvette et André ont donné à l’accordéon toutes ses lettres de noblesse en le rendant populaire et surtout ils l’ont mis en scène : on les voit debout, souriants, en train de se dandiner, tandis que leurs doigts s’agitent frénétiquement sur les caisses main gauche et droite. Quand on sait qu’un accordéon peut peser jusqu’à 15 kg et que Mme HORNER mesurait moins d’1.60 m, ça peut laisser perplexe.

Yvette Horner idole de grand-mère

L’accordéon se joue normalement assis uniquement et c’est ainsi que les musiciens d’orchestre de bal ont toujours joué au moins jusqu’à la seconde guerre mondiale. C’est André qui a lancé la mode de l’accordéon debout, relayé par Yvette, imités plus tard par tous leurs fans musiciens, perclus désormais de scoliose et autres maux de dos et de bras.

Le mouvement du soufflet ne doit pas être fait par la force de votre bras mais simplement par un mouvement de balancier au-dessus de votre cuisse. De plus, votre accordéon ne doit jamais être porté par les bretelles, elles ne servent uniquement qu’à le stabiliser lorsque vous êtes assis. Un bon accordéoniste pose son instrument sur ses genoux, joue avec l’équilibre de l’accordéon et l’air pour ouvrir et fermer son soufflet en recherchant une respiration musicale. En posant votre instrument sur vos genoux devant votre cage thoracique vous allez pouvoir véritablement respirer avec votre accordéon et faire ressortir plus de musicalité dans vos airs au lieu de bloquer celle-ci en y faisant reposer tout le poids de votre instrument. En posant son accordéon sur ses genoux le poids n’est plus un problème pour l’accordéoniste mais un soutien pour sa colonne d’air …

Joël Fonteneau, mai 2019
et vive la France

Two stars are born

Yvette, André, l’accordéon, leur look de vieux beaux… ça prête à sourire. Sauf que : dans leur domaine, ce sont de véritables stars !
André, surnommé le Roi du Bal, aurait quand même vendu 80 millions d’albums, enregistré durant sa carrière 777 albums et parcouru 7 millions de km en voiture, participé à plus de 10000 galas devant près de 40 millions de spectateurs.
Yvette ? 2000 concerts, 150 disques (avec des ventes atteignant les 30 millions d’exemplaires).

Madonna peut bien aller remettre sa petite culotte !

Mamie et son amant de Saint Jean au bal musette

Je la reverrai toujours au milieu de sa petite salle à manger en train de danser sur l’une de ses chansons préférées Mon Amant de Saint Jean.

Elle adorait valser et ne s’en privait pas. Habitant désormais un petit bled de la Meuse, elle se rendait avec ses copines aux dancings du coin, aux bals du dimanche après-midi et c’était parti pour plusieurs heures de valse musette et de tango !

A plus de 90 ans, cassée en deux (séquelle de la guerre de 39-45, époque à laquelle les ados n’avaient rien à béqueter), elle me disait combien elle était heureuse d’en avoir profité, elle qui maintenant ne pouvait plus mettre un pied dehors.

Voilà.

Renée (c’était son prénom), André et Yvette ont maintenant disparu. Mais ils nous auront laissé en souvenir leur bonne humeur, leur musique joyeuse, parfois émouvante.
En ces temps de décapitations, de Covid et de confinement, je m’en vais écouter La java bleue ou La Valse de l’amour, cela me fera le plus grand bien. Même si je ne pourrai pas m’empêcher de verser encore quelques larmes en souvenir d’une super ch’tite mamie.

Ma grand-mère

A lire, regarder :

L’épopée des Gueules noires (France TV)
Germinal (le livre, et le film)
Mémé, livre de Philippe Torreton

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