Comme pour d’autres artistes, on peut se contenter d’aimer Lana Del Rey en se laissant émouvoir par la voix, la mélodie, par
l’atmosphère, par ce que l’on saisit au vol…
Video Games, puis Summertime Sadness m’ont d’abord touché, presque envoûté. Je n’oublierai pas l’émouvante version de Video Games interprétée un soir d’été par une amie s’accompagnant au ukulélé. Intrigué, j’ai vite compris que décrypter une chanson de Lana Del Rey et, au-delà, pénétrer son univers créatif, n’a rien d’évident. Je me suis donc plongé dans tout ce qui m’est tombé sous les yeux : un livre, des entretiens, des articles… et j’ai tenté d’y mettre un peu d’ordre.
Rares sont les artistes qui, dès leur premier album, ont suscité une telle profusion de commentaires.
Yvon RENDU


Je suis née pour être l’autre femme
Née de parents aisés qui l’ont toujours soutenue (et non pas d’une famille pauvre comme elle l’affirmait à ses débuts), Lana Del Rey était alcoolique dès l’âge de 14 ans. Ses parents l’ont envoyée dans une pension stricte afin de l’aider à surmonter ses difficultés. « À l’école, j’étais ostracisée… j’ai eu pas mal d’ennuis, je buvais beaucoup ; ce fut une période difficile de ma vie… j’avais très peu d’amies ». Comme si elle avait quelque chose de Wednesday Addams, « condamnée à rester au bord du dancefloor, l’air morose, dans une gestion savante de la mélancolie et de l’ennui » (J.-D. Beauvallet, Les Inrockuptibles).
Comme une ado un peu perdue, Lana Del Rey a ensuite connu la drogue et sans doute d’autres dérives, ce qui éclaire la présence récurrente dans ses textes de situations extrêmes comme le suggèrent le texte et le clip de Ride (cf. photo page 2 où on la voit seule la nuit sur un trottoir dans une lumière blafarde). A cela s’ajoute qu’elle se dit « hantée par le plaisir physique » ce qui explique en partie ses réappropriations du personnage de Lolita (roman de Nabokov) ainsi que des mises en scène de jeunes filles en quête d’attention : certaines pour rien, d’autres pour se vendre.

Lana Del Rey a étudié la philosophie à l’université pendant quatre ans ; elle n’y a pas trouvé de réponses à ses questions existentielles, tout en s’engageant comme bénévole dans des programmes de sensibilisation auprès des alcooliques et des toxicomanes. À la sortie de Born to Die, premier album sous son nom paru en 2011, elle est âgée de 25 ans et confie : « J’ai vécu plusieurs vies. Vous ne me voyez peut-être pas comme je suis réellement ». Avec un retour sur son passé, l’émouvant monologue introductif du clip de Ride est une confession indispensable pour comprendre sa psychologie, ses dérives et sa mélancolie : « J’ai toujours été une fille étrange, ma mère me disait que j’avais une âme de caméléon, pas de boussole indiquant le nord, sans personnalité fixe… Quand les gens que je connaissais ont découvert la façon dont je vivais, ils m’ont demandé pourquoi… ils n’ont aucune idée de ce que c’est que de chercher refuge chez d’autres personnes ». Elle explique ensuite qu’elle savait qu’elle deviendrait différente : « J’ai appartenu à une personne qui appartenait à tout le monde… je suis née pour être l’autre femme ».
Je suis très spécifique, c’est la clé de l’universalité
Sur son compte Twitter figurait cette citation du poète américain Walt Whitman : « Est-ce que je me contredis ? Très bien, alors je me contredis ; je suis grand. Je contiens des multitudes ». Il faut donc se garder d’interpréter les chansons au premier degré, comme si elles n’offraient qu’une seule lecture. Le plus souvent, plusieurs scenarios s’emboîtent, à l’image de son allure glamour (Lana renvoyant à Lana Turner), mais d’un glamour froid, parfois morbide, d’autres fois drôles, voire kitsch.
Des apparences variées qui dissimulent une personnalité tout à la fois agile et tourmentée. Et une mélancolie quasi chronique expliquant le tempo lent de la plupart de ses chansons.

À J.-D. Beauvallet qui l’interroge sur les ressorts de sa popularité, elle répond : « Parce que je suis très spécifique, c’est la clé de l’universalité. Je me fiche de jouer un rôle faux, de me conformer à ce que l’on attend d’une chanteuse pop ». Puis, affirmant que nombre de ses fans sont très jeunes, elle ajoute : « Ils me considèrent comme une sage, enfin parfois… Leur vision de moi est tellement différente de celle véhiculée par les infos, ils semblent mieux me comprendre, ils ne me jugent pas. Ça fait du bien d’être épargnée par le cynisme ». Lana Del Rey a été souvent attaquée de toutes parts : « Tout ce que je fais ou dis, on me le renvoie dans la gueule » (à J.D. Beauvallet). Elle est prise pour cible par les bien-pensants, les conservateurs, par certaines féministes, par ceux qui voient en elle « une sorcière » … Mais elle a aussi été défendue par d’autres féministes, qui la considèrent comme « un symbole d’autonomie et d’indépendance, un signe de la force du féminisme américain ».
Sur son bras droit sont tatoués les noms de Whitman et de Nabokov, en hommage à deux de ses écrivains de prédilection. Elle porte aussi d’autres tatouages : Nina, pour Nina Simone (victime du racisme et de l’ostracisme du show-business), Amy, pour Amy Winehouse (autodidacte comme LDR, engloutie par la drogue et l’alcool), Billie pour Billie Holiday (prostitution, drogue), ou encore Whitney pour Whitney Houston (à la vie privée dégradante et tragique). On aurait pu penser qu’elle se tatouerait aussi Marilyn, tant le personnage et l’histoire de Marilyn Monroe reviennent par citations ou allusions.
Enfin, sa vie sentimentale se révèle mouvementée : depuis 2010 environ, c’est-à-dire après l’âge de 25 ans, elle a connu une remarquable collection de compagnons, soit sept en quinze ans : trois musiciens ou chanteurs, un rappeur, un photographe italien, un policier et le dernier en date : un guide de chasse en Louisiane, avec lequel elle s’est mariée en 2024.
… à suivre
Si vous n’avez pas la patience d’attendre le prochain épisode, vous pouvez télécharger le livre entier ici.
