Cinq raisons de voir « Avé César » des frères Coen

et de rouspéter ensuite !

Parce que c’est censé parler aux cinéphiles et que le film loupe sa cible / Parce que c’est réac / Parce que ça ne balance que des banalités sur Hollywood / Parce que la galerie de personnages est plate et sans saveur / Parce que le message du film est lui-même à pleurer

1 - Parce que c'est censé parler aux cinéphiles et que le film loupe sa cible
Dans n’importe quel cartoon de Tex Avery, il est facile d’éveiller l’attention du personnage. Prenons par exemple le pauvre chien gardien de l’asile de fous de « Happy Go Nutty ». Pour le réveiller, un marteau, un pistolet éjectant un coucou gueulard, une sirène et bien d’autres accessoires suffisent à peine. Dans « Avé César », les frères Coen ne s’y prennent pas autrement. Chaque plan qui appelle un souvenir cinéphilique — et ils sont nombreux — pourrait être annoncé par un coup de trompe. Ici un souvenir de Howard Hawks, là c’est Esther Williams et Carmen Miranda, là un western de série B et ici encore une reprise de ces péplums à la gloire du Christ, entre « Ben-Hur » pour la séquence du puits et « La tunique » pour le discours sur la croix, le seul bon gag qui accompagne toutes les scènes en jupettes romaines et sandales. Recopier des moments fameux qui ont fait les belles heures des salles obscures ne signifie pas forcément qu’on aime et comprend le cinéma. Et surtout pas son histoire.
Tex Avery

 

2 - Parce que c'est réac
L’Histoire, avec un grand H, est dans le coup qu’on le veuille ou non. Nous sommes dans les années cinquante, date des premiers péplums en couleurs tournés sur Melrose Avenue ou Pico Blvd, avant qu’ils ne déménagent à Cinecitta. Joel et Ethan Coen nous balancent dans les jambes un quarteron de scénaristes débiles ET communistes qui ne font peur à personne et c’est eux, les frangins, qui se prennent les pieds dans le tapis. D’abord parce que leurs conspirateurs sont tout sauf marrants. Plutôt ennuyeux, même. Et que filmer ces mecs-là en 1950 en se poussant du coude, vous avez vu comme on se bidonne, est déplacé et carrément réac. Est-ce la peine de le préciser : en 1950, les scénaristes cocos sont derrière les barreaux avec les Dix d’Hollywood. Au mieux, leurs noms ont été inscrits sur des listes noires et ils ne peuvent plus se payer le luxe, ainsi que l’insinuent Jojo et Ethan, de glisser une phrase subversive dans leurs scripts.

3 - Parce que ça ne balance que des banalités sur Hollywood
Finalement, que raconte « Hail Caesar » sur le Bethléem du 7e art ? Que la ville est peuplée d’ahuris ? Ce ne sont pourtant pas les anecdotes qui manquent, tant sur les stars que sur les obscurs et sans-grade. Dans « Sunset Blvd » (1950, « Boulevard du crépuscule), Billy Wilder a le bon goût de balader sa caméra sur le plateau de Cecil B. DeMille : les techniciens y prennent autant d’importance que les stars. Dans « César », c’est à peine si les Coen se posent cinq minutes sur deux figurants dont on ne saura rien, sinon qu’ils font partie d’un complot. Et si on les remarque un tout petit peu, c’est parce que l’une de ces deux silhouettes a la corpulence de Wayne Knight, le gros informaticien de « Jurassic Park ».
Scarlet Johansson dans Avé Cesar

4 - Parce que la galerie de personnages est plate et sans saveur
En voyant défiler le générique, une bouffée de bien-être nous submerge avec, c’est au choix, la salive qui monte aux lèvres ou un début d’érection. Que voilà du beau monde : Josh Brolin, George Clooney, Scarlet Johansson, Tilda Swinton, Ralph Fiennes, Jonah Hill, Frances McDormand, Channing Tatum, etc. Et, sous les doux alizés de la Coenisphère, on se prépare à l’avance à être régalés par des personnages hauts en couleurs. Et bien, pas d’affolement et rangez vite vos espoirs dans le derrière tiroir de votre commode, juste à côté des chaussettes. Tous ces gens-là, pourtant de grand talent, ne font pas rire. Mais alors pas du tout. Pas plus Frances McDormand qui s’étrangle dans son foulard que la jolie Scarlet qui peste comme une poissonnière — normal, elle a une queue de sirène, rappelez-vous Tex Avery et ses klaxons. Pas plus Jonah Hill qui n’a strictement rien à jouer que Tilda Swinton qui se paie le luxe de ne rien faire en double — puisqu’elle incarne deux sœurs jumelles. Brolin est sobre, rien à redire, et Clooney prend de grands airs crétins, c’est tout ce qu’on lui demande et il s’en acquitte fort bien. Joel ? Ethan ? Où sont passés tous ces personnages démesurément étourdissants qui peuplaient vos précédents films ? Où est l’inspiration qui soufflait à pleins poumons sur « The Big Lebowski », « Fargo », « Miller’s Crossing » et « Blood Simple », mes préférés, mais tout autant sur « Barton Fink » et « True Grit » ? Joel, Ethan, vous me donnez envie de pleurer… Et ça tombe bien, finalement…

Tilda Swinton et Josh Brolin dans Avé Cesar

5 - Parce que le message du film est lui-même à pleurer
Qu’a-t-on à dire sur Hollywood lorsque l’on est soi-même scénaristes, cinéastes, producteurs et qu’on aime le cinéma ? Que c’est un monde terrible et terriblement attirant ? Soit. Que vous voulez tout faire pour le quitter et que vous y revenez toujours, parce que vous ne pouvez vous en passer. Et… Rien de mieux ? Wilder en a déjà parlé dans le déjà cité « Sunset Blvd ». Minnelli l’a déjà dit dans « The Bad and the Beautiful » (1952, « Les ensorcelés »). Et « La nuit américaine » (1973) où Truffaut avait cette phrase définitive : « Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, on est fait pour être heureux dans le travail du cinéma. » Et « Hail Caesar », lui, est reparti en gare, pas même celle de La Ciotat, sans nous avoir donné le goût du voyage.

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